GRIMAUD Pierre

   


 

GRIMAUD  Pierre né le 4-Avril-1901,  †  en  1994

Ingénieur  Arts et Métiers

Entré  aux  Eclaireurs de France région  PACA  en  mars 1913,

 puis  aux   Scouts de France le 25 décembre 1922  après une rencontre avec le Père Sevin,

  devenu "Badge de bois au  1er Chamarande.

Grande figure du scoutisme marin

Fidélité inconditionnelle au Père Sevin.
 
                                                     ( "La mémoire du  scoutisme",  Publications L.F.,  par  Louis Fontaine",  page  208)
 

 

 

S.O.S. « CROIX-DU-SUD »

A Stacchini et à sa chic 2e Lyon, en très affectueux souvenir et remerciement.

 

L'aventure? mais elle est de tous les jours!...

 

     Arrivés depuis midi dans l'anse de la Mère-de-Dieu, non loin de Bréganson, nous avons mouillé la Croix-du-Sud par fond de sable, face au camp de la 2e Lyon, où Stacchini et ses garçons nous ont fait l'accueil le plus enthousiaste que l'on puisse imaginer Le repas achevé, l'équipage, allongé sur le sable fin que la haute ramure des pins protège du soleil, glisse lentement vers le sommeil.

     Nous avons appareillé de Giens aux premières heures du jour. Devant nous la mer, « la mer au sourire innombrable », scintille sans une ride. La brise qui se faisait de plus en plus molle ce matin, tandis que nous traversions dans la plus grande longueur la baie des Salins, est complètement tombée. Calme sur mer. Calme sur terre.

 

 

     Trois heures. Le bruissement des pins au-dessus de ma tête me tire de ma somnolence. La mer tout à l'heure si tranquille brise tumultueusement sur la plage. Pas de doute : le mistral qui venait de faire des siennes depuis trois jours se réveillait. Trois, six ou neuf jours, durée classique que tous ceux qui briquent la côte provençale connaissent bien.

     Tout de suite mes regards vont à la Croix-du-Sud mouillée vers le large sur son grappin et amarrée par l'arrière à un tronc d'arbre échoué sur la plage. Les rouleaux brisent juste à sa hauteur Un alignement sur le fond lointain des îles de Porquerolles. Aucun doute, elle chasse. Le grappin laboure le sable sans cracher et chaque vague qui déferle, soulevant sur sa crête notre bateau, l'entraîne, secousse par secousse, sous le vent. Sous le vent, c'est-à-dire, à quarante mètres à peine de la, vers la pointe rocheuse qui ferme la baie. Si la Croix-du-Sud y touche elle est perdue.

« Debout, vite, vite, debout. » Quelques coups de savate dans les côtes achèvent au besoin de dissiper la torpeur des scouts trop lents à distinguer la cause de ce réveil-surprise. En un instant, tous à l'eau jusqu'à la ceinture dans les lames qui déferlent, nous avons agrippé le plat-bord que nous essayons de maintenir. Nous étions heureusement — ou malheureusement — en caleçon de bain. Deux seulement ont en plus leur jersey.

 

     Tout de suite les choses vont au plus mal. La mer brise bien à peu près normalement à la côte, mais le mistral la prend au contraire presque en enfilade. Le seul terrien qui reste à garder le camp pendant que Lyon est parti pour un grand jeu comprend mal ce qu'on lui crie dans le vacarme de la mer et file notre amarre de l'arrière qui nous maintenait encore debout à la lame. Libre maintenant d'éviter au vent, la Croix-du-Sud présente aussitôt son travers à la mer (1). Il faut connaître tout l'attachement du marin pour cette chose presque vivante qu'est son bateau pour sentir tout le tragique de notre lutte.

  1. Un bâtiment évite au vent lorsque son avant étant tenue, son arrière s'oriente dans le lit du vent. Au large, le vent et la mer venant de la même direction, un navire évite au vent l'est aussi à la mer. Près des côtes, les conditions locales détruisent assez souvent la concordance des deux directions, ce qui est le cas du récit. Un navire prend alors la résultante des actions du vent et de la mer, mais le vent est souvent prépondérant à la mer.

 

      Dominés de toute la masse de la coque, nous nous cramponnons, trois sur chaque bord à bout de bras, tout en essayant de la remettre debout à la lame et de nous hisser à bord. Mais irrésistiblement, dans tout le tumulte de son écroulement d'écume qui nous inonde, chaque vague en soulevant le bateau nous fait lâcher prise. Et quand, ruisselants d'eau, les doigts meurtris, nous parvenons à le ressaisir, c'est chaque fois un peu plus envahi par la mer qui y déferle, un peu plus alourdi aussi... un peu plus près des pointes de rochers. Mètre par mètre, inexorables, les voici, toujours plus proches de nous.

 

     La Croix-du-Sud notre pauvre et chère Croix-du-Sud qui nous a coûté tant de travail, la Croix-du-Sud qui symbolise toutes nos luttes, nos espoirs et où nous avons mis toute notre âme, va se briser dans quelques minutes.

« Tenez bon. A l'aide. » Nous hurlons tous, tournés vers la terre. Mais le camp est désert, tout le monde est parti dans les bois. J'ai le visage trempé; les vagues, évidemment, mais aussi les larmes, je crois bien.

Ah ! Deux garçons ont réussi à sauter d'un seul coup à bord. Leurs avirons arc-boutés dans le sable maintiennent le bateau immobile une seconde. Et du même élan tout le reste de l'équipage a bondi à son poste. « Aux avirons tout le monde. A déraper le grappin. » Mais si le grappin n'a pas croche dans le fond, il persiste à labourer le sable sans vouloir venir Et le bateau doit effectuer en sens inverse tout le trajet de la dérive pour arriver à pic. Les lames brisent toujours dedans et l'eau monte sans cesse jusqu'à atteindre les bancs de nage.

Bientôt nous coulerons. Hurlement à l'avant :

« L'ancre est déparée, l'ancre est haute et claire! »

— « Avant partout. » Lentement, lourdement, sous l'action de tous ses avirons nageant désespérément, l'embarcation à demi submergée fuit la côte où elle vient d'échapper de justesse à la destruction. En route vers le large. Notre intention est de gagner au vent, à un mille sui tribord, l'abri qu'offre le groupe des îlots de l'Espagnol.

Mais nous ne venions de vivre que la première partie de cette aventure qui allait bientôt risquer de tourner à la tragédie.

 

      A quatre cents mètres de la côte, nous nous apercevons qu'en dépit de tous nos efforts, bien loin de gagner au vent, nous dérivons au contraire à l'est vers le vieux fort de Bréganson contre lequel la mer vient battre directement. L'équipage, épuisé par la lutte de tout à l'heure, n'en peut plus. Il faut mouiller par cinq mètres d'eau, fond de mattes. Pourvu que le grappin tienne! Des alignements sont pris sur la côte pour vérifier notre position.

Bien que la situation ne soit pas immédiatement désespérée comme tout à 1 heure, elle n'en va pas- moins devenir rapidement critique. Toutes nos affaires personnelles et nos approvisionnements ayant été débarqués au moment de notre arrivée, nous n'avons plus à bord ni vivres, ni eau douce, m surtout aucun vêtement. Alternativement, ruisselants d'embruns et sèches presque aussitôt par le mistral et sans rien pour s'en protéger nous souffrons très vivement du froid.

     D'un œil morne nous regardons, noyé dans l'eau qui a tout envahi, tout le petit matériel du bord : outils, livres, cartes marines, codes de signaux, appareil photographique...  Tout cela est devenu sans intérêt. Il n'y a, dans ce fouillis, rien qui puisse nous aider à sortir de là.

Et la lutte continue aussi sérieuse que dès le début, car sous l'action du vent le bateau tend constamment à éviter et à tomber par le travers des lames. Si cette éventualité survenait ce serait le remplissage et le chavirage presque immédiat. Il faut nager continuellement aux avirons et gouverner debout à la lame en dépit de la fatigue harassante et du froid qui cingle. Les mâts, qui étaient restés hauts après notre traversée à la voile de ce matin, sont amenés, ce qui atténue un peu l'amplitude du roulis. La plus grande partie de l'eau qui envahissait le bateau est peu à peu vidée. Plus légers, moins gênés par les mouvements de l'eau qui se ruait en tous sens, nous soulageons mieux à la lame(2). On commence à y voir un peu plus clair. On capelle les ceintures de sauvetage. Si nous chavirons, nous pourrons tout de même atteindre la côte. Mais comment prendre pied au milieu des brisants? Mieux vaut ne pas y penser. En tout cas, nos ceintures de liège nous protègent un peu le buste du froid. C'est déjà quelque chose. Ceux qui ont leur jersey le passent aux plus transis, geste fraternel qui, dans les circonstances présentes, ne manque ni de crânerie, ni de chic.

  1. Un bateau soulage à la lame lorsque son avant, au lieu de couper les lames et de s'y enfoncer comme un coin, s'élève en même temps qu'elles à leur passage.

 

                                   Qu'il fait chaud dans la baraque!

                                   On est mouillé jusqu'aux os,

                                   On sent son gilet d'flanelle

                                   Coller à la peau du dos.

 

Mais nous n'avons pas de gilet de flanelle!

Après la musique, à nous la littérature. Le premier bouquin repêché : La route du succès, est le bon.

« Dans une traversée de quatre heures en eau découverte, sur plus d'un millier de vagues rencontrées vous n'en verrez jamais deux semblables et chacune d'elles ne vous submergera que trop facilement si vous ne l'abordez pas comme il le faut.

« ...Vous atteignez ce degré d'extraordinaire tension lorsque vos facultés réagissent instinctivement comme une machine. C'est une sorte d'ivresse. Peu à peu vous en arrivez à personnifier chaque lame, à lutter contre elle comme contre un ennemi. »

On ne pouvait mieux choisir.

 Ça beausi, ça beausi. » Ce en va bientôt devenir notre devise et notre mot de ralliement. Mais pour l'instant, malgré l'acharnement avec lequel nous le répétons, ça ne beausi en réalité pas du tout. La mer est toujours aussi démontée, le vent aussi rageur, la bataille aussi furieuse.

Il faut attirer tout de suite l'attention de Lyon qui, rentré de son jeu, s'affaire sur la plage. Notre grand pavillon de poupe est agité à bout de hampe. En vain.

 

 

     Personne ne nous voit. Un temps très long passe. Nous allons y renoncer, quand enfin on nous aperçoit. Un signaleur se porte sur les premiers rochers et nous envoie sans crier gare un long message en sémaphore... auquel nous ne comprenons goutte. Le grand creux des vagues dans lequel nous plongeons nous masque la terre à chaque instant, mais surtout le groupe de scouts qui s'agitent en tous sens derrière le signaleur nous brouille tout le fond. Répondons : « Pas compris » et « M L ».

 

     C'est qu'en effet nos signaux de service sont anglais. Le code international des signaux à bras étant lui-même anglais et contenant déjà, dans son cycle, des signaux de service tels que « Annulez » ou « Numérique », il nous a toujours paru logique d'adopter complètement le code de service anglais tel que décrit par exemple dans Signalling fort scouts.

Mais Lyon ne comprend pas. Répétons M L, M L, puis envoyons en clair : « Move to your left » (Déplacez-vous sur votre gauche) afin de faire comprendre quels signaux de service nous employons. Nous ne nous entendons toujours pas. Découragés, nous cessons de signaler. Cette question de signaux services, toujours agitée et jamais résolue, risque de tourner au tragique. La voilà bien la confusion des langues. Et dire qu'on cherche encore à y ajouter la signalisation roumaine, l'australienne, l'égyptienne, la grecque même. Que n'étaient-ils ce jour-là, les promoteurs de ces aimables chinoiseries, avec nous, à bord de la Croix-du-Sud risquant à tout instant d'être submergés sous les lames et luttant pour sauver comme nous leur pauvre carcasse.

Heureusement, le bon sens dicte à Lyon ce qu'il n'a pu déchiffrer dans nos signaux. Des signaleurs apparaissent sur la falaise, droite à notre aplomb, bien isolés et bien distincts sur l'arrière-plan.

     A bord nous avons saisi par leur bâton nos petits pavillons de route, d'extrémité de vergues : pavillon national et guidon de la scoutmarine. Notre signaleur, debout sur les bancs de la chambre arrière, est arc-bouté à la ceinture 'et aux genoux par deux autres scouts. Malgré tout, à chaque lame un peu forte, le groupe pittoresque perd l'équilibre et roule au fond du bateau. Lyon d'ailleurs devinera plus qu'il ne distinguera nos lettres basses, la levée de la mer nous masquant parfois entièrement a la terre. Il a fallu des heures pour s'entendre, mais enfin maintenant la liaison est faite et même ne marche pas mal du tout.

 

Lyon. — « Nous voyez-vous? »

CxSd. — « Oui. »

Lyon. — « Pouvons vous aider. »

Voilà qui est tout plein gentil, mais nous ne voyons nous-mêmes pas très bien comment. Serait-ce pour nous ramasser en petits morceaux à la côte?

CxSd. — « Comment? »

Lyon reste muet, et pour cause.

Mais il importe de rassurer au plus tôt nos familles par le traditionnel télégramme envoyé à chaque escale chez moi pour y être affiché à la porte.

CxSd. —-« Avez-vous télégraphié notre arrivée chez Grimaud? »

Lyon. —-« Allons le faire tout de suite. »

CxSd. — « Merci. Transmission terminée. »

 

     Le temps passe et ça ne « beausi » pas du tout. Nous sommes de plus en plus transis, de plus en plus exténués, et toujours les vagues se ruent à l'assaut de la Croix-du-Sud. Je la vois à tout instant se dresser de toute la moitié de sa longueur au-dessus de l'horizon pour s'effondrer immédiatement dans le creux suivant avec une continuité qui à la longue fatigue même la vue. Il y a en particulier un groupe de trois énormes lames qui se renouvelle avec une régularité mathématique et il faut faire donner toute leur puissance aux avirons pour l'aborder normalement.

« Meilleur tribord, meilleur tribord, attention la première. » La voici qui s'avance, formidable. L'avant s'élance vers le ciel, puis bascule brusquement et l'arrière, à son tour dressé, domine tout le bateau qui glisse dans un grand trou glauque avec un « han » presque humain.

     A ce moment la seconde nous surplombe déjà de toute sa masse. Mais non, l'avant soulage admirablement et la double cabriole recommence.

« Attention à la troisième. Meilleur partout. Hardi, garçons. Arrachez. Nous passons. »

La troisième lame s'enfuit. Un instant de calme très relatif d'ailleurs au milieu d'autres vagues de moindre importance. Mais déjà la haute crête écumante des trois vagues roule vers nous. Et les hurlements recommencent.

Nous attendons avec impatience le coucher du soleil qui fera sans doute un peu mollir le vent.

Un peu avant sept heures, Lyon appelle.

 

Lyon. — « Venez, allons dîner. »

C'est bien cela. Ils ne se rendent pas compte. Pour eux, nous nous livrons actuellement à quelque petit exercice baroque qui peut prendre fin dès que cela nous fera plaisir. Mais à peine aurions-nous dérapé notre grappin que nous serions pris en travers des lames et retournes.

CxSd. — « Impossible. »

Lyon. — « Nous vous gardons votre part. »

CxSd. —-« Attendons l'accalmie. »

Lyon. — « Bien. »

CxSd. — « Merci. »

Cependant le jour baisse. Dans peu de temps il fera nuit et tout signal avec la terre deviendra impossible, car il ne reste à bord ni fanal, ni allumettes. Il faut sans tarder attirer l'attention de Lyon sur la gravité de la situation. Si nous devons passer une nuit entière, glacés par le vent et les embruns, nous résisterons peut-être à la mer, mais certainement pas au froid et à l'épuisement.

Rappelons Lyon qui a d'ailleurs laissé quelques scouts en vigie sur la falaise.

CxSd. — « S. O. S. »

Lyon. — « Pas compris. »

CxSd. — « S. O. S. Prévenir fort Bréganson pour bateau à moteur venir nous prendre. S. O. S. S. O. S. »

Lyon. — « Courage. »

 

 

     Nous voyons plusieurs scouts partir en courant le long de la côte jusqu'à Bréganson qui est à une vingtaine de minutes de là. On les suit de plages en plages. Puis on les voit passer sur la chaussée reliant le fort à la terre. Ils causent avec quelqu'un. Mais le bateau à moteur que nous savons être là n'appareille pas. Nous apprendrons plus tard qu'il n'a pas bougé depuis deux ans et n’est pas en état.

Le jour baisse de plus en plus et, petit à petit, nous perdons tout espoir d'un secours de ce côté-là.

     La nuit est complète. La lune en mince croissant est sur son déclin. Vers le camp les phares de la Renault de Stacchini se déplacent sous les arbres. Un moment nous croyons que quelqu'un est allé au château de Bréganson, téléphoner pouf qu'un pêcheur des Salins ou qu'une chaloupe de la division des Ecoles mouillée au large des Salins viennent nous chercher. Longtemps parmi les lumières qui brillent su;- la côte vers Hyères nous cherchons à distinguer les feux de route d'un bateau de secours. Rien ne vient.

La lune s'est couchée. Le froid est intense. A quelques reprises il nous semble que le vent mollit, mais ce n'est qu'une impression. La mer est toujours aussi démontée. Quelle nuit abominable allons-nous passer.

     Les phares de la Primaquatre sont maintenant braqués normalement à la plage. On essaye de nous signaler en sémaphore à trois lanternes mais on y renonce. Puis les phares nous attaquent en Morse. Gênés par la position en code ils s'arrêtent aussitôt. Nous ne pouvons d'ailleurs pas répondre. La mer grossit encore. 

Nous préparons un grappin de secours sur la ligne de sonde, au cas où le nôtre lâcherait. Tous les yeux sont intensément fixés sur les phares qui matérialisent pour nous le seul secours possible.

A 22 heures le vent mollit avec une soudaineté étonnante et presque aussitôt l'agitation de la mer diminue, les lames cessant de déferler. « Aux postes d'appareillage. Tout le monde aux avirons. » Le grappin est dérapé. « Avant partout. » Faisons route au large droit à la lame vers le phare des Ribauds entre Giens et Porquerolles. Puis dès que notre travers atteint la hauteur de la plage où nous devons atterrir nous faisons donner toute la vitesse aux avirons et venons en grand sur la droite.

Maintenant nous fuyons dans les vagues qui nous arrivent de l'arrière, et gouvernons droit vers la grande traînée lumineuse des phares dans laquelle nous entrerons bientôt.

Le petit grappin que nous allons mouiller sur l'arrière pour nous tenir debout aux lames est paré. L'exaltation à bord est indescriptible. A toute vitesse nous marchons avec la mer scandant la nage par : « Grog, Grog, Rhum, Vin chaud ». Voici la ligne des brisants. Le grappin arrière est mouillé. Nous enlevons le gouvernail et dirigeons avec un aviron de queue « Lève-rames ». Une coque empêche de filer la ligne du grappin, on repart.

Le spectacle est magnifique. Dans la grande avenue de lumière rasante des phares la mer, sur laquelle flotte une brume opaline de poussière d'eau, prend des tons de métal mat. Mais dès que la houle, maintenant puissante et régulière, la soulève, ses volutes se bordent d'un mince liseré brillant comme de l'argent en fusion. Puis d'un seul coup la lame brise sur tout son front et des flots d'écume laiteuse se précipitent jusqu'au sable blanc de la plage. Là entre la mer et la haute masse sombre des pins le groupe des scouts qui nous attendent se détache en silhouettes précises cependant que le ronronnement du moteur de la Primaquatre se mêle au fracas du ressac. Jamais scène ne fut plus saisissante et belle.

 

     L'arrière talonne sur le sable : « Laisse courir Rentrez vos avirons. A l'eau tout le monde. »

Cette eau tiède est un délice. Déjà Stacchini et ses plus grands scouts sont venus à notre rencontre. On apporte des planches et des rouleaux pour faire glisser la quille. Et nous encourageant mutuellement à grands cris, effort par effort, la Croix du Sud enlevée par vingt paires de bras solides grimpe sur la plage d'où seul son arrière baigne encore un peu dans les vagues qui viennent y mourir.

Nous venons de nous battre sept heures, sans arrêt, avec la mer.

Longtemps encore après nous être copieusement réconfortés auprès d'un grand feu où la chaude sympathie de nos frères terriens s'ingéniait à nous faire oublier nos fatigues, je sentais sans pouvoir m’endormir le sol qui roulait, tanguait et se dérobait sous moi comme si j'avais été à bord.

Une de nos plus belles aventures venait d'être vécue.

 

Pierre GRIMAUD,  C. T.  3e Toulon, scouts marins.

 

 

 

Texte intégral publié à l'origine en deux épisodes dans le magazine « Scout – n° 47 & 48 ».

Illustrations : Photos Georges Ferney Dessins  Pierre Joubert.