DELSUC Pierre

 

 

1902 - 1986

 

PIERRE DELSUC vu par lui-même

 

 

     " Moi aussi, je suis un de ceux qui sont venus à la littérature par le Scoutisme.

     Un de mes premiers souvenirs est le gâteau « Comanche » que Paul Coze (1) et les scouts confirmés de la Première Paris servirent aux néophytes que nous étions, quelque part en forêt de Fontainebleau. Il était, paraît-il, confectionné avec la chair des vipères chassées aux alentours. Elles étaient nombreuses, nous affirmait-on.

     J'approchai de ce plat avec une certaine réserve, et il fallut toute l'insistance du Grand Chef présent à la scène pour que je me décide. Je trouvai à ce mets rarissime un goût de thon de conserve à l'huile, mais ma remarque souleva un tel tollé que je me tins coi. C'est ainsi que j'appris que l'imagination tient une grande place dans le jeu scout. Cela correspondait trop bien à ma tendance pour que je n'en fisse pas grand profit.

     Ne croyez pas que je sois entré chez les Scouts par adhésion spontanée à la Loi et aux trois Principes, dont on exigea que je les apprisse par cœur. J'ai honte de l'avouer, mais ce qui m'attira, c'est que je trouvais l'uniforme seyant et commode pour courir dans les bois.

J     e ne tardai pas à m'attacher davantage au Mouvement lorsque je découvris que la Patrouille satisfaisait mon goût de la mer. Ne croyez pas que je me sois trouvé inscrit aux Scouts Marins.      J'appartenais à une Troupe on ne peut plus terrestre. Mais mon imagination — je n'en ai jamais manqué — assimilait les huit garçons de la Patrouille munis de tout ce qu'il fallait pour camper, se déplacer, subsister par eux-mêmes, et accomplir les missions qui leur étaient confiées, à un navire de guerre lancé en haute mer. Excusez du peu ! Mais ça marchait parce que je n'étais pas seul à le penser.

     Dès mon enfance, j'avais eu le goût de la mer et rêvé de préparer Navale. Le Scoutisme m'offrit à bon compte des expériences de navigation supposée dont je me contentais aisément.

Cela me préparait peu aux réalités de la vie, mais comme ma profession d'avocat m'en fit bientôt voir de toutes les couleurs, il se trouva que mon appartenance à une certaine Troupe au foulard brun me facilita grandement l'approche des problèmes humains et parfois sordides qui devinrent mon lot quotidien.

     Mon Scoutisme et ma profession firent donc assez bon ménage, sans tiraillements excessifs de part et d'autre. Cet amalgame eut une conséquence : ce fut de me rendre malheureux lorsque, devenu Commissaire, il me fallut prendre mes distances avec mes supposés navires de guerre. Il y avait quelque chose qui ne collait plus. Les problèmes d'administration ne m'ont jamais emballé.      Cependant, je découvris bientôt que j'avais avant tout à aider de jeunes chefs à maîtriser leurs Troupes. Du coup, cela redevenait intéressant. Ça faisait quand même bien des cumuls.

      Le « Vieux Loup » en ajouta un de plus. Cet Aumônier fondateur des Scouts de France, aimé et respecté de tous, me rencontra par hasard un jour. « Delsuc, me dit-il, on me demande un roman scout, et je n'ai personne sous la main pour l'écrire. Soyez secourable. C'est pressé. » Je protestai que je ne savais pas écrire. « Avant tout, me répondit-il, il faut inventer une histoire, et pour ça vous vous y entendez. Pour le reste, je vous ferai aider.» Ainsi naquit la Rude nuit de Kervizel, roman qui fut suivi de plusieurs autres, car j'avais pris goût à coûter des aventures plus ou moins authentiques, à un public accommodant qui n'était pas obligé de me croire.

 

  

1932                                                    1947

 

     Le « Vieux Loup » ajouta un cumul de plus lorsqu'il me pria de prendre la succession du Père Sevin à la tête du Camp Ecole de Chamarande. Là je trouvai des Patrouilles d'hommes, ce qui me procura d'immenses découvertes. Ce qui n'empêchait pas de s'amuser. Ainsi d'un grand jeu, genre course au trésor, auquel participait une Patrouille commandée ce jour-là par un chef dont les talents de musicien avaient été remarqués. On lui confia donc un message sous forme d'une portée de musique, où les blanches et les noires alternaient sans le moindre souci d'une mélodie acceptable. La Patrouille se réunit pour un exercice de solfège improvisé, et ce fut une belle cacophonie dont s'irrita fort le musicien déconcerté. Jusqu'au moment où il comprit que les blanches valant un trait et les noires un point, le message morse retrouvait un sens tout à fait précis. Ce musicien est aujourd'hui évêque...

     Mobilisé en 1939, je fus assez heureux, lors de l'offensive allemande de mai 1940, pour ramener ma compagnie de décrochage en décrochage jusqu'à... Saint-Jean Pied de Port, où me surprit l'armistice.

     Rentré à Paris, j'errais tristement dans la capitale encombrée de feldgrau, lorsqu'un but excitant fut proposé au besoin d'agir qui me soulevait alors ainsi que tous les occupés. Les Allemands s'étaient avisés d'autoriser le Scoutisme en zone «libre», mais de l'interdire en zone occupée. Bien entendu, il fut décidé d'y continuer de faire du Scoutisme. J'eus la chance d'être désigné pour y pourvoir, et devins ainsi le responsable du Scoutisme clandestin. On partait en civil par petits paquets. On se réunissait au fond des forêts pour enfiler l'uniforme fourré dans le sac, et les couleurs françaises étaient hissées. Sur les routes proches on plaçait des sentinelles chargées de prévenir de toute approche de la Wehrmacht. Ce fut une période exaltante où nous tenions tout rallye réussi à la barbe des Allemands comme une petite victoire. Notre organisation était calquée sur celle des Services de renseignements, c'est-à-dire que tout garçon, tout chef connaissait le nom de celui dont il dépendait directement, mais personne d'autre. Ce système fut efficace, puisque rares furent ceux d'entre nous qui furent pris. Je fus pourtant envoyé en prison, mais plutôt pour une histoire de chaîne d'évacuation d'aviateurs alliés abattus. Les Allemands ne se doutèrent pas qu'ils tenaient le chef de ce Scoutisme clandestin qu'ils pourchassaient. «Monsieur Delsuc, me dit un jour le fonctionnaire de la Gestapo à qui j'avais à faire rue des Saussaies, je vais vous relâcher, mais je ne suis pas sûr de votre innocence. Désolé de vous laisser sur cette incertitude », répondis-je poliment.

     Bientôt, ce furent les retrouvailles après la Libération. On trouva que j'étais désigné pour devenir Commissaire Général, puis Président de l'Association. Mais il me manquait l'Aventure, définitivement absente à ces niveaux élevés. Alors on prit le parti de me faire voyager, et on fit de moi le Commissaire International du Scoutisme Français. Le Bureau International de Londres me fit une place en ses séances.

     Passionnant certes, mais je ne voyais des nombreux pays visités que de studieuses réunions de travail. Où était la mer ? Où étaient « mes » bateaux ; Afin de pourvoir à cette carence grave, j'utilisai mes loisirs à naviguer en Bretagne Sud. D'abord sur de petites embarcations puis sur des cruisers plus importants.

Et ce fut une nouvelle vie. Elle dure encore.

Mais soyons sincères : je sors par beau temps. Je vais de petits ports en mouillages forains abrités. J'aime être sur la mer quand elle est belle, et préfère la regarder de loin quand elle est méchante. Ce n'est pas très valeureux. Je le confesse. Mais je découvre ainsi des sites admirables où il m'est loisible d'imaginer toutes les aventures du monde. Il est si intéressant d'arranger les choses et les gens au fil de ses rêves..."

 

Pierre DELSUC (1975)

 

(1) Paul Coze fut l'un des tout premiers chefs du Mouvement Scout de France. 

 

Pierre DELSUC au Jamboree de 1947

 

    

1952                                            1974

 

1960

 

2ème édition 1960

 

 

Pour en savoir plus : http://fr.scoutwiki.org/Pierre_Delsuc

 

 

 

Contribution : C. FLOQUET