MAURIES Dominique
"Je m'appelle Dominique Mauriès. Je suis né sous le signe du Verseau, il y a 38 ans, dans une région qu'un journaliste résume ainsi : "Revenir du Kenya n'épate plus personne ... mais revenir du Tarn ! ». Si « Dieu écrit droit avec des lignes courbes » (proverbe portugais), sa plus belle copie fut écrite chez moi, en Occitanie, il y a plus de sept siècles. J'y reviendrai.
Entrecoupée par de longues promenades avec mon grand-père, mon enfance fut solitaire et studieuse. Sur un tableau noir, mes devoirs terminés, je dessinais des châteaux forts et des rois. Le « meccano » tenait aussi une place de choix, ainsi que le découpage des images : ainsi naîtra plus tard LE MIROIR DE LEONARD STIRKY, que d'aucuns d'entre vous ont peut-être lu ...
Je rêvais beaucoup, m'amusais d'un rien, entretenais peu d'amitiés. Si, selon la formule consacrée « la lecture est un vice impuni », l’écriture, elle, est une maladie incurable. Fut-ce vers l'âge de 12 ans que je pris un gros rhume ? Oui. Mes premiers écrits : des poèmes compliqués, illisibles, aux échos parfois inavouables. Puis ce fut le saut dans la lecture des auteurs dits pour grandes personnes : Gide, Montherlant, Malraux, Flaubert, Proust - oui, je l'ai lu, en entier et je jure que c'est vrai ! - d'autres encore. Saut auquel s'ajouta l'indicible plaisir de voir mon nom apparaître sur la couverture des revues régionales. J'avais 15 ans. Je publiais mes premiers poèmes. Vers 16 ans, premier « papier » sur la Dépêche du Midi. D'autres suivirent, essentiellement axés sur le Théâtre et la Peinture.
Et puis, quelques temps plus tard, la rencontre avec celui qui allait tout obliquer dans mon existence : Bruno Roy, le responsable des Editions Fata Morgana, à Montpellier. Entre la poire et le fromage, ce fut lui qui me montra des romans aux couvertures remarquablement colorées : LE PRINCE ERIC, LES AYACKS, LES VAGABONDS DU PACIFIQUE, YUG, LE SORCIER AUX YEUX BLEUS, ...
Ma première impression ? Que le jeune lecteur me pardonne la métaphore : l'impression de boire un verre d'eau bien fraîche, bien claire, au sortir d'un repas copieusement arrosé de vins forts, agréables au palais, certes, mais provoquant d'insupportables maux de tête ... Bref, un délice ! Je découvrais un univers d'aventures, de défis, de joies, de chaleureuses amitiés, moi qui, par faconde - il faut bien le dire - mais aussi par curiosité, n'avait cesse d’emmagasiner de bien sulfureuses lectures.
Cet univers du SIGNE DE PISTE, découvert un jour à Montpellier, je n'allais, dès lors, plus le quitter. Des jours, des semaines, des mois passèrent : le baccalauréat, un zeste de faculté, un cocktail de petits métiers, de la plonge dans les restaurants au rôle de moniteur dans les colonies de vacances.
ENGOULEVENT, vous connaissez ? - et le désir de plus en plus impérieux d'écrire un roman et de le publier aux Editions du SIGNE DE PISTE ? Fichtre ! une gageure.
« Essayez, Jean-Louis Foncine, de vous en souvenir ... Combien vous a coûté le repas au Vagennende, un soir de Septembre 1975, alors que je vous apportai les quelques vingt premières pages d'un manuscrit ? Cher, n'est-ce-pas ? »
Votre jugement ? Vos conseils ? Judicieux, toniques, paroles où transparaissait déjà l'étincelle d'une profonde amitié ... ENGOULEVENT naquit comme ça.
Dès lors, parisien, j'écrivis LE MIROIR DE LEONARD STIRSKY, TICKET DE MANEGE, LA GRIFFE, LE TESTAMENT DU CHAT. Puis plus rien, excepté les essais sur un incomparable artiste, et un fidèle compagnon, Pierre Joubert.
Une traversée du désert ? Pas tout à fait. Plutôt une remise en question et de mes livres, et surtout de moi-même. M'étendre sur ce sujet serait ici présomptueux et, finalement, sans grand intérêt. En résumé, il fallait que je m'assagisse.
Maintenant, parlons au présent.
C'est l'été. Je suis au bord de la mer Méditerranée, du côté de la patrie de Brassens et de Valéry. Je suis un peu las de me laisser porter par les vagues, ou de respirer le chlore des piscines. Je pressens qu'une chose m'appelle, qui n'est pas loin de moi, du côté des Corbières, à quelques arpents de vignes et de garrigues : des abbayes et des châteaux, des villages fortifiés et des places-fortes qu'enfant je dessinais sur mon tableau noir : LACHASSE, FONTFROIDE, MINERVE, PUIVERT, QUERIBUS, TERMES et ...MONTSEGUR. Cet appel est pressant, vital, magique. En compagnie d'une amie chère - par gratitude je me fais un devoir de citer ici son nom : Josy Vircondelet - , je prends ma voiture pour enfin, épouser une terre, ma terre, et son Histoire. Une région âpre, mystérieuse, couverte de trésors. Et une Histoire terrible, émouvante, qui, à l'instar des Grandes Croisades, incendia tout le Moyen-Age : LA CROISADE CONTRE LES ALBIGEOIS. Mais, à mon amie ainsi qu'à moi-même, il nous fallait un compagnon pour gravir le Pog de Montségur, les sentes abruptes nous menant à ces châteaux de vertige : l'oiseau d'Esclarmonde autour du cou, il se présenta :
- Je m'appelle YLIES DE FONLABOURG, me dit-il simplement. J'ai 13 ans. Je suis né il y a sept siècles. Pourquoi ne raconterais-tu pas mon histoire ?
Depuis, il ne me quitte plus. Bientôt, il viendra vers vous, au travers de ses CHRONIQUES que le SIGNE DE PISTE s'apprête à publier. René Char écrit : "Nous vivons dans l'inconcevable, mais avec des repères éblouissants". Quels sont, aujourd'hui, mes repères ? Yliès de Fonlabourg, mon compagnon du moment, mais aussi le SIGNE DE PISTE, que je n'ai jamais quitté, et que j'espère servir longtemps ..."
Dominique Mauriès - Mars 1988
Dominique Mauriès est décédé en 2003 d'une longue maladie.

Contributions : J. PIKULA

